«L’économie suisse est stable malgré le contexte»

Loyers stables, taux d’intérêt en légère hausse et prévoyance vieillesse en construction: l’économiste en chef de la Banque Migros, Christoph Sax, nous fait ses prévisions sur l’évolution économique.

(L’interview a été publiée dans le Migros Magazine / Texte : Kian Ramezani)

Christoph Sax, la Banque Migros vient de supprimer les bonus de fin d’année, comment vos collègues ont-ils réagi à cette mesure?

Plutôt bien, même si cette mesure a surpris la majorité d’entre eux. Mais comme les salaires fixes augmentent dans le même temps, il n’y a pas de réduction des prestations. Des bonus élevés créent des incitations pernicieuses et peuvent nuire au développement à long terme de l’entreprise si les collaborateurs se concentrent trop sur la réalisation de leurs objectifs de performance personnels.

Le conflit commercial, le Brexit, les gilets jaunes: les crises et les drames n’ont pas manqué en 2018. Les marchés internationaux restent-ils froids face à de tels événements?

C’est l’impression qu’on a eue pendant longtemps. Le climat s’est toutefois détérioré ces dernières semaines, même si le développement économique mondial reste robuste.

L’un des grands sujets de ces dernières années a été la politique monétaire souple des banques centrales. On s’attend désormais à ce que celles-ci donnent un tour de vis.

C’est vrai, mais selon le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, il ne faudra plus beaucoup d’autres augmentations. Nos taux sont déjà à la traîne par rapport à ceux des États-Unis. De plus, les taux directeurs de la Banque nationale suisse (BNS) doivent être inférieurs à ceux de la zone euro, faute de quoi le franc deviendra trop fort. Pour relever ses taux directeurs, la BNS doit attendre que la Banque centrale européenne (BCE) intervienne. Or, celle-ci a clairement indiqué qu’elle le fera au plus tôt à l’automne 2019.

Qu’est-ce que cela signifie pour les locataires en Suisse, par exemple?

Pour les raisons mentionnées ci-dessus, le taux de référence restera stable, de sorte que les loyers des objets existants ne vont pas trop évoluer l’année prochaine. Ils vont cependant baisser pour les nouveaux objets en périphérie, car les constructions y ont été trop nombreuses et le taux de vacance continue à augmenter.

Qu’en est-il des propriétaires immobiliers?

Les prêts hypothécaires à taux fixe de longue durée seront un peu plus chers en 2019. Les prêts hypothécaires Libor demeurent aussi très attrayants. Par conséquent, la demande de logements en propriété restera stable, tout comme le niveau des prix. À mon avis, ce segment présente le moins de risques. Les banques sont aujourd’hui très prudentes lors de l’octroi de prêts hypothécaires et basent leurs calculs sur un taux d’intérêt théorique de 4,5 à 5%. Les personnes qui ne peuvent pas se permettre un tel taux n’obtiennent pas de financement.

Des intérêts allant jusqu’à 8% comme à la fin des années huitante sont-ils envisageables?

C’est la grande question. La dette mondiale a atteint un niveau record et ne pourra jamais être remboursée. La croissance globale de la dette au cours des dix dernières années a été astronomique. Si l’on devait retrouver de tels taux, la situation deviendrait difficile et déclencherait une crise financière mondiale. Mais je ne pense pas que des taux de 8% soient réalistes, car la mondialisation est un frein à l’inflation. Mais les taux d’intérêt vont augmenter, c’est inévitable.

Pourquoi?

Pour supprimer les incitations négatives dans le système financier. L’environnement de taux bas favorise les mauvais investissements et la formation de bulles dans le secteur des actions. En outre, il nuit aux institutions de prévoyance, parce que les rendements des placements seront moins élevés dans les années à venir du fait des taux bas. Le deuxième problème est d’ordre démographique: la société vieillit, nous vivons de plus en plus longtemps et les rentes existantes sont impossibles à financer à long terme. Les générations à venir doivent donc s’attendre à des réductions de ce côté-là, d’où l’importance de la prévoyance privée via le troisième pilier.

Jusqu’ici, on estimait que la prévoyance étatique alliée à la prévoyance professionnelle suffisaient.

Ce principe est menacé. Pour l’AVS, la réforme prévue nous donnera un répit de quatre ans, mais pas plus. Des mesures sont également nécessaires dans le domaine de la prévoyance professionnelle, une augmentation des cotisations des travailleurs et des employeurs étant sans doute inévitable. Il s’agit aujourd’hui de mettre davantage de côté, de toutes les façons possibles. Nous vivons plus vieux et percevons donc une rente plus longtemps, mais parallèlement, la rémunération des placements est moins élevée.

Et le vieillissement de la population entraîne un sous-financement chronique du système de santé…

C’est là un dossier épineux et plus d’un conseiller fédéral s’y est brûlé les doigts. L’opposition aux réformes est forte. Le système ne comporte guère d’incitations aux économies. Nous dépensons toujours plus pour la santé, une tendance qui dure depuis 20 ans.

Que se passera-t-il si nous ne faisons rien?

Les charges pesant sur les ménages privés augmenteront, tout comme les dépenses de l’État: contributions plus élevées aux hôpitaux, réductions des primes et financement des soins de longue durée. Ce dernier secteur, notamment, commence à subir de plein fouet les conséquences de l’évolution démographique.

Y a-t-il aussi des signes encourageants pour l’économie suisse?

Absolument. Nous avons par exemple bien surmonté le choc du franc fort et gagné en compétitivité. L’économie suisse est stable, même si le contexte se détériore. Mais le problème, c’est que nous avons connu une croissance essentiellement horizontale depuis la crise financière. La performance économique a certes augmenté, mais surtout parce que nous avons plus de travailleurs. Mais la productivité par habitant n’a pas beaucoup progressé.

Pour quelle raison?

De nombreuses branches en Suisse sont protégées indirectement ou directement par l’État. Dans ces secteurs surréglementés, la croissance de la productivité est très faible. Nous devrions faire davantage dans ces domaines, les libéraliser. À cet égard, l’industrie est une exception, elle est en effet devenue plus productive.

La Suisse est-elle bien positionnée pour ce qui est de la numérisation?

Je pense que nous ne sommes pas aussi modernes que nous voulons le croire. D’après une collègue de Shanghai, la Chine est bien plus avancée. Il est par exemple possible de payer sans contact dans presque toutes les cuisines de rue. Je pense que nous devrions nous réjouir des opportunités que nous offre la numérisation.

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